La rançon qui embarrasse Abuja

Soupçonné d’avoir versé une somme pour obtenir la libération d’élèves kidnappés il y a quelques mois, le Nigeria rejette ces allégations, sur fond d’escalade sécuritaire et de pressions diplomatiques de la part de Washington.

Tout commence fin novembre 2025, lorsque des combattants de Boko Haram s’emparent de 230 écoliers et membres du personnel de l’école catholique Saint Mary, un internat situé à Papiri, au centre-ouest du pays.

L’assaut, survenu de nuit, prend la population au dépourvu. « Nous avons entendu des tirs dans l’école. Ils venaient, emmenant des enfants. On les a vus s’échapper. Ils mettaient les enfants à l’avant et à l’arrière des motos, puis se sont enfuis », raconte un habitant, encore sous le choc, au micro de la chaîne Firstpost.

Environ cinquante élèves parviennent à échapper à leurs ravisseurs dans la confusion. Les autres sont conduits de force dans la brousse, rappelant le drame de Chibok en 2014, lorsque 276 jeunes filles avaient été enlevées dans le nord-est du pays par le même groupe djihadiste.

Deux semaines de tractations s’ensuivent, dirigées par le conseiller à la sécurité nationale du président Bola Tinubu, Nuhu Ribadu. À l’issue de ces discussions, les enfants et leurs enseignants sont finalement relâchés. Abuja se félicite publiquement de cette issue, saluant un « moment de triomphe et de soulagement ».

Entre 1,3 et 6 millions d’euros de rançon

Le récit officiel du gouvernement est toutefois rapidement remis en question par plusieurs médias nigérians et internationaux. Parmi eux, l’Agence France-Presse (AFP) révèle, le 23 février dernier, que la libération aurait été obtenue après le versement d’une rançon estimée entre 1,3 et 6 millions d’euros.

L’argent aurait été acheminé par hélicoptère jusqu’à un bastion de Boko Haram, dans l’État de Borno, au nord-est du pays, près de la frontière camerounaise, puis remis en mains propres à un commandant du groupe.

Plus préoccupant, deux hauts responsables du mouvement djihadiste auraient été libérés dans le cadre du même accord, laissant entrevoir un arrangement bien plus politique qu’humanitaire. Ces révélations placent le gouvernement Tinubu dans une situation à la fois délicate sur le plan juridique et embarrassante sur le plan moral.

Un État sous pression

En 2022, le Nigeria a en effet adopté une loi criminalisant le paiement de rançons aux preneurs d’otages, passible de quinze ans d’emprisonnement.

« Nous rejetons fermement un récit construit sur des sources obscures et anonymes cherchant à saper la crédibilité d’un gouvernement souverain agissant dans le cadre de ses lois. Pour lever toute ambiguïté, aucune rançon n’a été payée et aucun commandant militant n’a été libéré », a ainsi rétorqué le gouvernement, dans un communiqué du ministre de l’Information Mohammed Idris.

Ce démenti contraste pourtant avec une réalité bien connue : le Nigeria a souvent eu recours à des paiements discrets pour obtenir la libération d’otages. « Le gouvernement est connu pour payer des rançons, surtout lorsqu’il s’agit d’enlèvements de masse ou ciblant des personnalités importantes, même s’il ne peut pas l’assumer publiquement », souligne Malik Samuel, chercheur au sein de l’ONG Good Governance Africa, interrogé par Le Monde.

En toile de fond de cette affaire figurent les États-Unis, qui accusent le Nigeria d’inaction face à une prétendue « génocide des chrétiens », une affirmation non étayée sur le terrain. D’après Le Monde citant des sources sécuritaires locales, c’est bien la pression de Washington qui aurait convaincu Tinubu d’accéder aux demandes de Boko Haram pour faire libérer les pensionnaires de Saint Mary.


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